UNE SEMAINE CHEZ LES MASSAÏS

Benoît Feron, février 2006

Les Massais sont originaires du nord de la corne d'Afrique, à la frontière du Soudan et de l'Ethiopie. Ils quittèrent au fil des siècles la Vallée du Rift à la recherche de pâturages pour leurs troupeaux et s'installèrent dans les plaines herbeuses des régions du Kilimandjaro et du lac Victoria. Aujourd'hui, ils peuplent toujours le nord de la Tanzanie et le sud du Kenya, dans la nature merveilleuse du Massai Mara, du Serengeti, du Ngorongoro ou de l'Amboseli. Le bétail reste toute leur richesse, bien unique et inestimable, envoyé du ciel par le dieu Engaï, et dont ils se considèrent gardiens universels.


Peuple longiligne et coquet au corps superbe et au port altiers, les Massais perpétuent leurs traditions ancestrales et résistent à la colonisation de la modernité, même si parfois le téléphone portable, un des rares signes d'appartenance au vingt-et-unième siècle arboré, côtoie la machette dans la ceinture des adultes.

La culture Massai est fondée sur les classes d'âge. Patriarcale et polygame, la société Massai réserve une place importante aux aînés, chefs de famille, sages, sorciers, conseillers spirituels et garants des lois. Mais ce sont les Moranes qui forment la figurent emblématique de la beauté Massai. Guerriers défenseurs du village, les Moranes se parent de leurs plus beaux bijoux et parures. Ils laissent pousser leurs cheveux en tresse jusqu'à la cérémonie de l'Eunoto qui les fera définitivement entrer dans le monde des adultes, les recouvrent d'ocre et de graisse et reçoivent la lance traditionnelle.

C'est ce peuple fascinant que je vais découvrir au nord de la Tanzanie, en "immersion complète" dans la région de Longido. Dans cette région vivent environ 1.500 Massaïs, de la tribu des Ikisongo. Ayant déjà séjourné dans cette région, sur le chemin des parcs animaliers, j'avais été frappé par la beauté de ce peuple et la fierté avec laquelle il défend ses traditions ancestrales, et je m'étais promis d'y revenir pour mieux le découvrir.

En redécouvrant les lieux, je suis frappé par l'extrême sécheresse de la région, qui n'a pas connu, comme normalement, de saison des pluies en novembre et décembre. Les pins parasols sont grillés, l'herbe n'est plus que paille. Le puits du village, très profond, est quasiment sec et ne permet plus d'abreuver correctement le bétail. Un peu partout dans les campagnes, des carcasses de vaches témoignent du martyre enduré par ce trésor en sursis.

La visite des lieux commence par un petit village de huttes, un "Enkang" fait de différentes "bomas" construites à l'aide de torchis et de bouse de vache, entouré de branches d'épineux destinées à protéger le bétail des prédateurs pendant la nuit. Les gosses sont partout, beaux à pleurer dans leurs petites "shukas" aux couleurs vives ou terreuses, certains arborant de véritables masques de poussière. Poursuite vers le marché, où une vingtaine de femmes, assises à même le sol, s'appliquent à enfiler des perles et monter les bracelets et colliers dont elles sont couvertes. Elles sont toutes rasées à même le crâne, de la plus jeune à la plus âgée, arborent un sourire généreux qu'on remarque d'autant plus facilement qu'il fait apparaître, chez certaines, une dentition des plus aléatoires et précaires. Grands moments de fous rires lors de la séance de photos improvisée au milieu de toutes ces "Isiankikin" (les femmes plus jeunes), "Endassati" (les femmes mûres) et "Entazati" (les aînées). Il faut dire qu'après une prise de contact un peu timide, certaines se détendent au fil des heures et n'hésitent plus à prendre franchement la pose, le tout au son des fous rires de leurs congénères. C'est dans ces moments particuliers, chargés de beaucoup d'émotions, qu'un tel voyage prend toute sa dimension.

Un autre jour, avec mon guide Sambéké (rendu célèbre par une équipe de France 3 venue tourner quelques mois auparavant un reportage sur la route de Livingstone), nous partons vers la montagne, pour retrouver un groupe de Moranes qui y ont aménagé une petite caverne pour s'isoler quelques semaines. C'est une tradition, chaque année, par petits groupes de quatre à huit, les Moranes amènent dans ce genre d'endroits isolés quelques vaches ou quelques chèvres, selon leurs moyens, afin de manger de la viande à l'abri des femmes (selon la tradition, un Morane ne mange pas de viande en présence féminine !). On y arrive après une heure de marche, découvrant un petit camp à même la roche fait de trois paillasses et d'un feu où cuit une chèvre tuée le matin même. Les Moranes s'abreuvent également d'une décoction de racines et de plantes parfumée du sang de la chèvre et préparée dans une vieille casserole bosselée qu'ils se passent de bouche en bouche. Ce séjour nutritionnel (viande et plantes) qui peut durer jusqu'à trois mois, est censé les aguerrir et leur donner la force nécessaire pour affronter le danger. C'est après ce genre de retraite qu'auparavant, le Morane n'hésitait pas à défier le lion qui serait venu festoyer dans son troupeau. Selon la tradition Massaï, pour devenir un homme et quitter son statut de Layoni (enfant), un Massaï devait en effet tuer un lion, avec comme seule aide son couteau ou sa lance. Le gouvernement a bien sûr interdit cette coutume, mais il se dit que certains tentent encore de la pratiquer.

Autre jour, autre ambiance. Ce matin, les premières gouttes de pluie ont enfin touché la région. Nous partons en trek pour découvrir d'autres villages. Arrêt au puits qui abreuve toute la région quand il fait sec (quinze jours plus tôt, deux éléphants assoiffés y ont surgi et tué trois vaches). On sent que la pluie de la nuit dernière a fait du bien. Beaucoup de Massaïs en profitent pour venir se laver et faire leur lessive. La vue de ces dizaines de draps colorés séchant sur le sol est magnifique. Le puits est également envahi d'ânes et de chèvres.

Départ ensuite pour le bush. Alors que nous pique-niquons, de lourds nuages menaçants envahissent lentement l'horizon et le tonnerre gronde. Nous devons absolument traverser le lit d'une rivière asséchée le plus vite possible, car si l’orage s'abat, l'eau va y monter très vite et nous ne pourrons plus rejoindre l'emplacement prévu pour le camp ce soir. Il ne tarde pas. Nous traversons la rivière enfin atteinte avec de l'eau jusqu'aux genoux et, trempés jusqu'aux os, nous nous réfugions dans la première "Manyatta" (hutte Massaï) rencontrée. Là, assis à même le sol au bord d'une couchette, nous restons près de deux heures autour d'un petit feu, en silence, entourés de la mère et des trois enfants. J'aperçois à peine leurs visages, la pénombre ambiante étant seulement perturbée par les quelques flammèches du foyer qu'attise un des enfants. Au fil des minutes, malgré le picotement provoqué par la fumée envahissante, les yeux s'habituent peu à peu à l'obscurité et j'aperçois mieux le visage et les traits fins et magnifiques de mes hôtes dans cette ambiance obscure et humide. Le temps semble s'être arrêté, sentiment étrange lorsqu'on vient d'une société hyperactive et stressée.

La pluie s'étant calmée, nous reprenons la route et atteignons finalement notre camp de fortune. J'apprendrai plus tard qu'à environ vingt kilomètres, en direction du lac Natron, l'orage fut si violent que les éclairs tuèrent trois cent vaches ! Malgré le gris du ciel, les chants de nombreux oiseaux colorent l'atmosphère : barbicans rouges et jaunes, tisserins, kalaos, la fraîcheur et l'eau qu'il n'avaient plus rencontrées depuis longtemps leur donne envie de chanter.
Une famille Massaï (deux femmes et cinq ou six enfants) vient nous rendre visite et s'immobilise à une dizaine de mètres de ma tente, pour me fixer sans plus bouger pendant plus d'une heure. Nouveau sentiment étrange pour une journée décidément très particulière.

Lendemain matin. Réveil humide. En sortant de ma tente, j'aperçois un gros scorpion se faufilant à travers les flaques. Heureux de ne pas avoir fait sa connaissance de plus près. Quand la pluie s'arrête, au petit déjeuner, Sambéké m'apprend que les cris d'animaux entendus pendant la nuit étaient des cris d'éléphants et m'avoue qu'il n'était pas tout à fait rassuré… Le danger peut donc venir du plus petit, le scorpion, au plus grand, l'éléphant…

Le temps de tout empaqueter et de charger les ânes, nous voilà repartis. Très vite, la terre boueuse sèche et la lumière magique de l'Afrique réapparaît. Déjà, en quelques heures, des brindilles d'un vert tendre sortent de terre. Cette dernière est si chargée de chaleur qu'à la première apparition de la pluie, elle ne demande qu'à changer de couleur. Dans deux jours, tout sera vert. Ceci me rappelle ces parties sèches du Serengeti situées seulement à quelques heures de route et qui, trois jours après une pluie intense, sont méconnaissables.

En chemin, nous croisons régulièrement des enfants Massaïs, parfois accompagnés de leur mère. Et toujours, dans ce cas, les plus jeunes baissent la tête pour y recevoir la main de leur aîné. Signe traditionnel Massaï illustrant le respect aux aînés. Plusieurs fois aussi, après ce signe, les enfants prennent ma main et la caressent, presque frénétiquement, amusés par sa pâleur et par le système pileux de mes bras (on est comme des lions !).

Ayant perdu mes chaussures de marche la veille dans vingt centimètres de boue nauséabonde, je n'ai plus qu'une paire de sandales pour parcourir le bush. Pas très pratique à travers ces étendues de buissons épineux. Cela ne tarde pas, je me prends une épine. Alors que mon esprit cartésien d'Européen regrette de ne pas avoir emporté une pince à épiler, le Morane qui nous accompagne arrache une grosse épine d'un arbre avoisinant et, grâce à cet outil naturel, extrait en deux secondes la fameuse épine, plus une autre que je n'avais pas vue. Tout est dans la nature quand on prend la peine de l'observer. Sambéké me le démontre encore deux jours plus tard, quand il part à la cueillette de plantes susceptibles de calmer son estomac ou qu'il se nettoie les dents à l'aide d'un bâtonnet coupé sur une branche de manguier.

Dans les jours suivants, le soleil reprend ses droits. Le vent a balayé les nuages, et grâce à l'eau tombée ces derniers jours, les pins parasols retrouvent leur beauté verte, harmonieusement mis en valeur par le bleu du ciel. Les premiers regards du matin sont enchanteurs. Ils sont tournés vers des girafes qui, chaque matin, viennent manger de jeunes pousses d'arbres tout près du camp.

Mais cette immersion en terre Massai continue à me réserver surprises et découvertes. Un matin, c'est à une cérémonie en l'honneur de nouveaux-nés que j'ai la chance d'assister. La fête commence sous un arbre, où les hommes vont sacrifier une chèvre. C'est avec mon coeur d'Européen bien accroché que je suis cet événement. Après avoir étouffé cette jolie chèvre blanche, deux Moranes lui découpent d'abord délicatement la peau, puis attaquent la chair, morceau par morceau. Les reins y passent les premiers, que les hommes avalent comme une gourmandise. La bête entrouverte, les deux Moranes forment une coupelle de leurs mains qu'ils plongent dans les entrailles et aspirent avidement le sang, tandis qu'un troisième larron évide les viscères à mains nues avant de les mâcher tel un chewing-gum. J'avais lu dans Afrika Trek, un livre fascinant qui narre la longue remontée pédestre du Cap au Caire d'un couple français, les Poussin, qu'il était faux de croire que les Massaïs se nourrissent de sang. D'après le témoignage de Nicolas Poussin, cela ne se passerait que lors de la fête de l'Eunoto, une grande célébration qui a lieu tous les cinq ou sept ans, au cours de laquelle les Moranes passent dans la classe d'âge mûr. La cérémonie d'aujourd'hui, qui est une fête assez courante, témoigne visiblement du contraire, ce que Sambéké me confirme.

Une fois la bête dépecée, un enfant apporte des braises sur une pierre et les meilleurs morceaux sont cuits et réservés aux plus anciens. Les abats et les bas morceaux de la chèvre sont ensuite mélangés à du riz pour préparer un grand plat collectif. La journée se poursuit par des chants et des danses devant la « enkangi » de la jeune mère (qui n'en sortira pas avant que les nouveaux-nés - des jumeaux - n'atteignent l'âge de quatre mois, si ce n'est pour accomplir ses besoins naturels à l'abri des regards). Les femmes qui chantent et dansent sont magnifiques avec leurs nombreux bracelets, colliers et boucles d'oreilles traditionnels, le soleil donnant en outre au tissu massaï (shuka) des couleurs encore plus éclatantes.

Etant maintenant depuis plusieurs jours le seul étranger dans ce village, je ne suis plus épié comme une bête curieuse et remarque avec bonheur que ces superbes femmes ne sont non seulement pas dérangées par mes appareils photos mais y prennent aussi un réel plaisir. Les danses terminées, c'est dans de grands fous rires que les séances de portraits se prolongent.

Et chaque jour, la journée se termine au coin du feu dans cette nature silencieuse que le soleil aux tons chauds enrobe d'une superbe lumière. C'est dans cette contemplation du silence que je le regarde se coucher sur les silhouettes des pins parasols, non sans avoir encore pu apercevoir un peu plus tôt quelques très beaux oiseaux : pic-vert, tisserins gendarme au jaune éclatant ou magnifiques speos aux reflets bleus métalliques.

Tout a une fin. Ce voyage se termine lentement. Avant de rejoindre l'Europe, j'aurai encore l'occasion de visiter l'école de Longido. Située à une quinzaine de minutes à pieds du centre du village, l'école primaire compte neuf cents élèves âgés de sept à quatorze ans, dont cinq cents pensionnaires, qui ne rentrent chez eux que pour les vacances, et vingt-neuf professeurs éducateurs, ce qui est un luxe pour la Tanzanie. Les enfants viennent de toute la région, car l'école est réputée. Bien sûr, il n'y a ni eau ni électricité, mais une série de bâtiments proprets. Le contraste est marquant, à quelques centaines de mètres des premières huttes traditionnelles. Ici, plus de costume massaï non plus, tous les enfants sont vêtus d'un uniforme. Signe d'une évolution, d'un abandon graduel des coutumes traditionnelles ? Très probablement, même si cela prendra encore pas mal de temps, tant les Massaïs sont attachés à leurs traditions, tout en ne négligeant pas certains objets modernes, le téléphone portable en tête. Pour le meilleur ? Ou pour le pire ? Qui sommes-nous pour en juger ? En tout état de cause, face à notre société de surconsommation, cette plongée, même provisoire, rappelle, si besoin en était, la relativité des choses.

 
 

 

 

 

 

 


                                       

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