LE PEUPLE SURMA

Benoît Feron, février 2007

"La région qui s'étend sur la rive orientale du fleuve Omo, le long de la frontière soudanaise, demeure l'une des plus reculées et des plus sauvages du pays, et sans doute même du continent. Beaucoup moins visitée que l'autre rive, partie intégrante des circuits touristiques, cette région est le territoire de nombreuses tribus fascinantes mais relativement instables et en conflits larvés aussi immémoriaux qu'imprévisibles. A côté des Dizi, plutôt pacifiques, Surma, Boumé ou Dassanetch ont conservé un esprit guerrier, perpétuant la violence comme l'un des fondements d'une culture virile. L'organisation d'une excursion sur ces terres conserve un parfum d'aventures mais demande une préparation sérieuse. Les voyageurs qui s'aventurent ici doivent savoir accepter les aléas multiples d'un périple dans une contrée peu fréquentée, ce qui fait partie intégrante de son charme."

En découvrant cette mise en garde du Petit Fûté sur l'Ethiopie dans mon vol vers Addis-Abeba, je suis d'emblée plongé dans le décor sauvage et intrigant qui bientôt va s'ouvrir à moi. Terre hostile autant que fascinante que je m'apprête à découvrir après les trois jours de 4x4 séparant la capitale de cette région.

Un constat s'impose rapidement : s'il faut mériter les Surmas, la beauté des régions traversées en cours de route vaut incontestablement le détour. Et cela d'Addis à la plus grande plantation de café d'Ethiopie, Bebeka, qui nous accueille un soir au milieu de 6.500 hectares de plants de café protégés des rayons du soleil par d'immenses figuiers, eucalyptus, acacias ou de multiples bananiers. Le calme et le silence règnent sur cet écrin, seulement entrecoupés par les sauts des colons criards, superbes singes noir et blanc à la longue queue en plumeau. En chemin, sur les 600 kilomètres traversés, la richesse de la végétation est omniprésente, arborant un vert luxuriant et généreux. Tout au long de cette route montagneuse, nous traversons les pays Gouragué, de l'Oromo et du Kaffa, chacun marqué par ses propres ethnies. Si les Gouragués, dont les superbes hautes huttes entourées d'Emstets (faux bananiers dont les racines sont la base principale de l'alimentation), sont fins et souriants, les autres groupes, aux traits plus émaciés, partagent avec eux cette hospitalité souriante. Chaque arrêt dans un village se transforme en échanges de bonne humeur et de rires. Les yeux noirs et brillants des femmes Gouragués, la spontanéité des enfants et les sourires édentés des vieux hommes marquent l'esprit. Et ce ne sont pas les occasions qui manquent, les villages rencontrés se comptent par centaines.

Arrivée à Turgit pour une plongée en terre Surma. A travers ce paysage montagneux, on aperçoit ça et là les premières huttes annonçant la présence d'un village. La plupart sont inaccessibles en 4x4 et nécessitent parfois plusieurs heures de marche.

Premiers contacts avec ce peuple. Premiers regards sur ces visages et ces corps peints à l'aide des pigments naturels dont regorge la région. De véritables tableaux vivants qui magnifient la beauté de ce peuple. Et d'emblée, un paradoxe s'impose : d'où provient cette antinomie entre la vie rude et sauvage qui forme son quotidien et la créativité artistique de ce peuple qui se révèle en quelques minutes ?

Car les Surmas sont avant tout dotés d'une âme sauvage et guerrière. Avec presque comme seuls signes "contemporains" la lame de rasoir (pour se raser le crâne et se scarifier le corps), la kalachnikov, et, de temps en temps, le bidon en plastique (pour conserver l'eau et comme instrument de percussion), la vie ici prend une expression assez simple: les femmes broient le maïs à longueur de journée pour en faire de la bière locale et s'époumonent en fumant le narguilé. Quant aux hommes, quand ils ne sont pas au champ, ils gardent les vaches, bien le plus précieux avec la kalachnikov. Le "prix" d'une femme est d'ailleurs en rapport avec ces « valeurs », soit en général cinquante vaches et une kalachnikov, mais il faudra en outre que le prétendant prouve sa bravoure guerrière à l'issue de combats ("dongas") executés à l'aide de longs bâtons, qui peuvent se révéler fatals.

La rudesse de cette vie laisse a priori peu de place à l'émotion. Et pourtant, face à ce constat, c'est l'autre facette du paradoxe qui surprend tout autant qu’il séduit. Le Surma au premier abord insensible se transforme en artiste créateur unique. Munis seulement d'un peu d'eau, de terre, de quelques pigments et d'une pierre en guise de palette et, pour tout pinceau, d'un simple morceau de bois ou du goulot d'une calebasse, hommes ou femmes, enfants ou adultes laissent parler en quelques minutes leur génie créatif en magnifiant leur corps. Avec ce sens inné du trait et du rythme, ils font ainsi naître et renaître un art éternel et éphémère à la fois, soulignant les courbes et l'épiderme de ces toiles charnelles au fond noir. Sous le trait de ces maîtres de l'abstraction, les couleurs explosent au soleil jusqu'à s'éteindre dans les ténèbres de la nuit.

Comment ces hommes et ces femmes, d'un abord si froid qu'ils semblent par moments déshumanisés, peuvent-ils ainsi se métamorphoser aussi rapidement ? La question me fascine, la réponse, ébauchée au cours de cette rencontre trop courte dans un monde si sauvage, m'échappe encore.

 
 

 

 

 

 

 


                                       

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