GOMA ENTRE CHAOS ET ESPOIR

Benoît Feron, janvier 2008
Janvier 2008. Goma, Congo. J’y accompagne Eric de Lamotte, Président de l’association En avant les enfants (EALE) (www.enavantlesenfants.be), ainsi qu’une petite délégation de personnes intéressées aux différents projets déployés par cette association dynamique dans cette ville du Nord-Kivu. L’endroit, situé au bord du lac du même nom, et ceint d’une nature et d’une végétation magnifiques, pourrait être un havre de paix. On en est loin aujourd’hui, la région étant victime de la guerre civile et des exactions auxquelles se livrent rebelles et forces gouvernementales.

A l’arrivée, le choc est immédiat. Venant de Kigali, capitale rwandaise située à trois heures de route (Goma est sur la frontière entre les deux pays), la traversée du Rwanda a permis d’admirer un pays qui semble reparti dans la bonne direction, aux cultures luxuriantes qui partout embellissent le paysage et les alentours de villages bien ordonnés. L’arrivée au poste-frontière congolais met tout de suite au parfum. Sans l’aide d’un représentant local du Centre Don Bosco, habitué à « faciliter » le passage des étrangers à la frontière, je comprends vite que cette formalité se serait transformée en une épreuve de patience et de racket où tout est prétexte à monnayage. L’entrée dans la ville de Goma confirme ce sentiment étrange. Suite à l’éruption du volcan Nyiragongo en 2002, un tiers de la ville est recouvert d’une épaisse couche de lave noire, qui donne une première impression visuelle cauchemardesque, encore renforcée par le ciel plombé et la pluie qui tombe dès notre entrée en ville et rend les rues défoncées encore plus noires. Les nombreux véhicules 4x4 d’ONG diverses, des Nations Unies et des soldats de la MONUC, des indiens Sikhs arborant non des casques mais des turbans bleus, rendent l’atmosphère encore plus irréelle. Le doute n’est pas permis, on ne vient pas à Goma pour passer des vacances.

Heureusement, l’accueil reçu quelques minutes plus tard par Nicole Esselen, responsable du projet d’EALE sur place, et son mari Olivier, dont le havre de paix en bordure de ce lac magnifique est barricadé derrière des hauts murs rehaussés de barbelés, est extrêmement chaleureux.

Je découvre une femme pleine d’énergie et d’idéal, qui se bat pour améliorer le quotidien de centaines d’enfants et de personnes victimes de souffrances diverses.

L’association EALE développe trois projets à Goma : un soutien logistique et financier au Centre Don Bosco, qui accueille chaque jour trois mille enfants orphelins ou victimes de malnutrition, et deux projets propres : Inuka, une structure d’accueil pour filles et jeunes femmes en perdition, qui les héberge et les éduque (pour les enfants) le temps qu’elles puissent repartir vers leur famille ou acquérir leur autonomie, et Kila Siku (www.kilasiku.com), occupant une trentaine de brodeuses et tailleurs, qui confectionnent de l’artisanat local dont la vente financera la construction de leurs maisons.

Ce périple d’une semaine me permettra de découvrir (ou de voir confirmer) l’abîme dans lequel sont plongés tant d’Africains en raison de la cruauté et de la cupidité de l’homme. En écrivant ces mots, je ne peux m’empêcher de penser à ceux, beaucoup plus forts, qu’à couchés Mia Couto dans l’exceptionnel livre « Africa » du photographe Sebastiao Salgado (Taschen, 2007, p. 119) :

« Voici la région des Grands Lacs : dans aucune autre région du continent il ne convient mieux de parler de ce que l’on appelle afro-pessimisme. La justification la plus facile, c’est de montrer du doigt le passé, les héritages coloniaux. Les explications sur les raisons de la violence abondent : motivations ethniques, historiques, tribales. En réalité, on retrouve ici ce qui est habituel dans le monde : l’habileté d’élites criminelles à manipuler les personnes et à se servir de la vie d’autrui comme d’un simple moyen de conserver le pouvoir et d’accumuler des richesses. La spécificité africaine est souvent invoquée par les Africains eux-mêmes pour légitimer ce qui est inconcevable. Quelques-uns des régime africains n‘ont plus besoin d’ennemis extérieurs pour faire perdre son prestige à leur continent : mieux que personne ils portent atteinte à la dignité et au renom de l’Afrique ».

Le résultat de cette situation est particulièrement visible à Goma. Cette ville, qui comptait quarante mille habitants il y quinze ans, voit chaque semaine arriver des milliers de réfugiés fuyant les exactions des rebelles et des forces gouvernementales. L’ensemble, alentours compris, compterait cinq cent à six cent mille habitants, et deux fois plus de réfugiés qu’au Darfour. Partouy, un « habitat » plus que précaire se déploie sur ces terres de lave, totalement infertiles et dans lesquelles il est impossible de creuser quoi que ce soit, rendant toute organisation sanitaire de l’espace impossible.

Et pourtant, au fur et à mesure des rencontres avec tous ces gosses et ces mères que je vais photographier pendant plusieurs jours, je découvre des visages pleins de force et de beauté, rieurs, enthousiastes, à vous enflammer le cœur en un clin d’œil. Cette sensation, je la retrouve même dans un camp de réfugiés du HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies), où s’entassent seize mille réfugiés, dont beaucoup arborent un sourire particulièrement prenant en dépit de leur quotidien si lourd. Et tout au long de la semaine, je suis frappé, interpelé, fasciné par la force déployée par tous ces assistants, éducateurs, nutritionnistes, responsables de Don Bosco Kila Siku et Inuka, qui se donnent sans compter, dénués de cet esprit individualiste et matérialiste qui prend tellement le dessus dans notre confort occidental.

C’est ce paradoxe entre cette misère et cette beauté (intérieure et extérieure), entre ce chaos et cet espoir, que je retiendrai en guise de conclusion de cette semaine, paradoxe que j’ai essayé de traduire en photos dans le reportage repris sur le site.



Visages de Goma : Pour les personnes intéressées, mes photos sont également publiées dans un livre, « Visages de Goma », édité en collaboration avec les Editions Racine (parution novembre 2008). Les bénéfices de tout livre acheté directement auprès d’EALE reviennent exclusivement à cette dernière (pour tout renseignement, me contacter via l’onglet « Contact » ou aller sur www.enavantlesenfants.be).

 
 

 

 

 

 

 


                                       

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